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Ach! Une grande Européenne

Durch die MaschenCertes, nous entrons dans la heiße Phase, pas seulement météorologique, du Bundestagswahlkampf et la température politique devrait encore monter de plusieurs degrés d’ici les élections fédérales du 22 septembre.

Mais je voudrais prendre ici un peu de recul par rapport à la politique allemande au jour le jour pour parler d’une récente rencontre avec une personnalité marquante.

Madame Hertzberger est une femme élégante et distinguée, sur laquelle les années ne sont pas tout à fait passées sans laisser de traces depuis sa naissance en 1917. Mais en 2013 encore, elle déborde d’énergie, de vitalité et d’humour, et c’est peut-être là le secret de son existence si remplie, qui est loin d’avoir été un long fleuve tranquille, comme le révèle son autobiographie (1).

Eleonore Katz a passé son enfance près du Kurfürstendamm, à Charlottenburg, où habitaient ses parents, Ludwig, Autrichien venu s’établir à Berlin par admiration pour le Kaiser et Klara, fille d’une famille de la bonne bourgeoisie berlinoise. Malgré quelques tensions initiales, les parents de Klara ayant du mal à admettre que leur fille ait épousé un juif, l’enfance d’Eleonore est plutôt heureuse et privilégiée. Mais après l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933, les Katz quittent l’Allemagne pour s’installer à Amsterdam, comme de nombreuses autres familles juives (on songe bien entendu à celle d’Anne Frank).

En 1940, l’invasion de la Hollande, qui se croyait protégée par sa ligne Maginot à elle, un réseau de canaux « infranchissable », vient bouleverser la sécurité illusoire. Les persécutions commencent, les juifs, hollandais et étrangers, craignent pour leur vie – à juste titre, puisque les Pays-Bas sont le pays où la plus grande proportion de résidents juifs ont été exterminés (2), ce qui remet tout de même en cause le tableau trop idyllique que trace l’auteure des rapports entre juifs et non-juifs aux Pays-Bas. Après la capitulation néerlandaise et le départ en exil à Londres de la reine et du gouvernement, Eleonore et son mari Eddie Hertzberger, lui aussi juif, décident de gagner l’Angleterre pour continuer la lutte.

Les tentatives de fuite par la mer du Nord ayant échoué, l’évasion se fera au prix d’une traversée de la Belgique et de la France occupées, à l’aide de passeurs. Les frontières suisses ne sont pas encore totalement fermées à l’époque (mars 1942) et le jeune couple réussit à s’installer à Genève, après quelques démêlés avec la police helvétique.

Mais ce n’est qu’une étape : la destination finale reste Londres, qui n’a sans doute jamais paru aussi éloignée de Genève qu’en ces années de guerre. En octobre 1943, l’odyssée reprend à travers la France, compliquée par l’occupation de la « zone libre » par les Allemands depuis novembre 1942. Pour arranger les choses, les Hertzberger sont accompagnés par un footballeur néerlandais dont la taille démesurée, les cheveux blonds et les yeux bleus démentent la carte d’identité française minutieusement falsifiée. Le fort accent hollandais des fugitifs ne passe pas inaperçu durant leur cavale qui les mène de Genève aux Pyrénées, mais par miracle, ils ne sont pas dénoncés et parviennent en Espagne grâce à des passeurs andorrans, après trois jours et trois nuits d’une marche éreintante en haute montagne.

Les sympathies du régime franquiste envers l’Allemagne nazie se refroidissent au fur et à mesure de l’avance des Alliés en Afrique du Nord, en Italie, puis en Normandie, et Eddie Hertzberger en profite pour réorganiser les réseaux de passage vers l’Angleterre de nombreux résistants néerlandais. Enfin, en janvier 1945, les Hertzberger eux-mêmes s’embarquent pour Londres, via Lisbonne. La guerre est presque finie, mais comme on le sait, le massacre continue jusqu’au bout dans les camps nazis. On ne mesure que d’autant mieux le cocktail de chance, de confiance en soi et de détermination qui a sauvé la vie à Eleonore Hertzberger et à son mari.

Tout cela est raconté à mi-chemin entre roman d’éducation et roman d’espionnage, sur un ton parfois badin, parfois tragique, sans que l’auteure donne jamais l’impression de se prendre elle-même trop au sérieux.

Après la guerre (le deuxième tome des souvenirs est en préparation !), Eleonore Hertzberger est devenue cantatrice (sous le nom de Laura Cormonte), directrice de revue de mode, passant son temps entre New York, Amsterdam et sa maison dans l’Engadine. Rien que de très banal, en somme, est-on tenté de dire, après les débuts fulgurants des trente premières années… Ce qui est moins banal, c’est qu’elle ait décidé de revenir habiter près de Berlin, où ces dernières années, elle est allée dans les écoles pour témoigner de cette période de l’histoire allemande et européenne.

Alors, bien sûr, ce n’est pas le premier livre sur la Seconde guerre mondiale, et certainement pas le dernier où il soit question de la Shoah. Mais à mon sens, comme dans la scène finale de La Liste de Schindler, chacun des survivants apporte sa pierre à l’édification d’un rempart contre la bêtise, l’exclusion et le racisme, qui sont loin d’avoir disparu aujourd’hui en Allemagne, en France et en Europe.

Emmanuel Faure

 

(1) Parue d’abord en néerlandais sous le titre Door de mazen van het net, Amsterdam, 1990, De Bataafsche Leeuw. La version allemande (adaptée par E. Hertzberger elle-même) a été plusieurs fois rééditée : Durch die Maschen des Netzes, Zurich, 1993, Pendo Verlag. La traduction française paraîtra à l’automne 2013.

(2) 84%, contre 75% en Allemagne, 20% en France et 1% au Danemark ; source : http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr/nombre_de_victimes.htm

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