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Ach ! Les nouveaux Allemands


Pour la chronique de ce mois-ci, oublions un instant Angela-l’austère, Jérôme-le-félon, François-le mal-aimé, l’euro qui flanche, la crise qui s’éternise, les millions qui s’évadent … Je voudrais parler ici de deux coups de cœur, permettant un autre regard sur la société allemande et qui donneront peut-être à l’un ou à l’autre des idées de lectures.

L’Allemagne est un pays d’immigration : c’est une évidence quand on vit à Berlin, ça l’est un peu moins à Bautzen, à Bietigheim-Bissingen ou au siège de la CSU. Pourtant, les statistiques sur l’évolution démographique le confirment : l’Allemagne a besoin d’immigrés, et l’intégration de ces immigrés et de leurs enfants est l’un des enjeux cruciaux des prochaines décennies. Heureusement, les discussions sur l’immigration et l’intégration ne se limitent pas aux thèses simplistes d’un Thilo Sarrazin (hélas encore membre du SPD).

Un premier regard révélateur nous est donné par les romans de Jakob Arjouni (1), notamment les polars mettant en scène son détective Kemal Kayankaya. Né de parents turcs, mais adopté très jeune par des Allemands, Kayankaya n’a plus de turc que le nom et un type méditerranéen prononcé. Il boit de la bière sans modération, parle allemand avec l’accent de Francfort, est supporter du Borussia Mönchengladbach, mais cela ne suffit pas à ses interlocuteurs, allemands ou turcs, qui refusent de comprendre qu’il ne soit pas musulman pratiquant et ne parle plus le turc : dans la rue comme au Stammtisch, le Café du commerce allemand, «Kleider machen Leute», l’habit fait le moine – et le faciès, le Turc.

L’œuvre d’Arjouni est éminemment révélatrice d’opinions et de préjugés que tous ceux qui vivent en Allemagne côtoient tous les jours, mais qui n’ont commencé que récemment à s’exprimer publiquement. Au-delà des « romans Kayankaya », c’est tout Arjouni qu’on lira avec plaisir. Même si tous ses livres n’atteignent pas les sommets de Magic Hoffmann ou de Ein Freund (tous deux traduits en français), on retrouve constamment l’acuité d’un regard sans complaisance sur la société allemande des trente dernières années, un style vif et tonique, des dialogues enlevés et souvent extrêmement drôles, un jeu avec les clichés et les attentes du lecteur. On n’en regrettera que davantage la mort prématurée de l’auteur début 2013.

Par ailleurs, la réalité rejoint la fiction, comme le prouve le quotidien de Dennis Yücel, journaliste de père turc et de mère allemande : comme le Kayankaya d’Arjouni, il est confronté en permanence aux stéréotypes, même si dans son cas, on est plutôt dans le domaine de la bien-pensance que du rejet catégorique.

Cela dit, depuis le milieu des années 2000, les succès de la Nationalelf, « black-blanc-beur » à l’allemande, grâce notamment à Mesut Özil, Sami Khedira ou Jérôme Boateng, ont permis de changer l’image des jeunes issus de l’immigration, donnant de l’intégration une image plus harmonieuse et moins conflictuelle, d’aucuns diront trop idyllique, comme dans ce spot du DFB, la fédération allemande de football, que je trouve pour ma part fort sympathique.

La perception change aussi parce que les enfants d’immigrés, eux-mêmes nés en Allemagne ou arrivé très jeunes en Allemagne, se font plus présents : outre le sport, de plus en plus de domaines de la vie publique sont concernés. Le rappeur Bushido, le cinéaste Fatih Akin, la journaliste Khuê Pham ou le co-président des Verts Cem Özdemir ne font certes pas toujours l’unanimité autour de leurs œuvres ou de leurs idées, mais personne ne songerait sérieusement à contester le fait qu’ils font partie intégrante de la société allemande.

 Et justement, mon deuxième coup de cœur est le livre écrit par Khuê Pham avec deux collègues de Die Zeit, Özlem Topçu et Alice Bota, Wir neuen Deutschen (2) («Nous les nouveaux Allemands/nouvelles Allemandes»). Elles y dressent un tableau pas toujours flatteur, mais malgré tout plutôt optimiste de la société allemande et de sa capacité à intégrer les jeunes de la 2e génération. Et surtout, elles montrent que ces jeunes veulent s’intégrer, qu’ils sont intégrés et n’attendent pas du reste de la société qu’elle leur décerne un brevet de « germanité ». Ils sont désireux de gravir les échelons de cette société et, pour reprendre le slogan de DeutschPlus, Initiative für eine plurale Republik, de «concevoir aujourd’hui l’Allemagne de demain».

Rappelons d’ailleurs que depuis les réformes du gouvernement Schröder en 2000, le droit du sol a été (ré)introduit en Allemagne, les jeunes issus de l’immigration nés en Allemagne ayant la possibilité d’acquérir la nationalité allemande. Ils doivent toutefois pour l’instant choisir à 23 ans entre la nationalité allemande et celle(s) de leurs parents, restriction introduite à l’époque à la suite d’une campagne de la CDU aux relents franchement xénophobes.

Pour les élections fédérales de septembre 2013, le programme du SPD prévoit d’introduire la double nationalité. Une mesure nécessaire, qui simplifiera la vie de milliers de jeunes, qui sont allemands et désirent le rester, sans pour autant se couper totalement de leurs racines.

Hélas, tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, et la volonté d’intégration est constamment sous la menace de violences et d’actions criminelles, inspirées par l’idéologie (néo-)nazie, comme la série de meurtres commises par l’organisation NSU (Clandestinité Nationale-Socialiste). Le procès de la NSU devrait enfin s’ouvrir à Munich le 6 mai, après de multiples rebondissements dont l’institution judiciaire et surtout les antennes régionales du Verfassungsschutz, censées surveiller les groupuscules antidémocratiques, ne sortent pas grandies. Dans ce contexte, la publication d’une étude de la Friedrich-Ebert-Stiftung, intitulée «Die anderen sind wir» et présentée lors d’un colloque organisé à Berlin le 27 mai, permettra de faire le point sur l’extrême-droite en Allemagne et en Europe. Il est encore possible de s’inscrire à ce colloque (cf. lien ci-dessus), qui intéressera tous les démocrates résolus à combattre le fléau de l’extrémisme, de l’intolérance et de la xénophobie.

Emmanuel Faure

Notes :

(1) Jakob Arjouni (pseudonyme de Jakob Bothe, né Michelsen) est né en 1964 à Francfort/Main et mort en 2013 à Berlin. Il a reçu en 1992 le Deutscher Krimi Preis pour Ein Mann, ein Mord (trad. fr. : Café turc). Il a également vécu plusieurs années en France, à Montpellier, Paris et Ginestas, près de  Narbonne.

Romans mettant en scène Kemal Kayankaya :

  • Happy Birthday, Türke! Diogenes, 1985 (fr. : Bonne fête, le Turc !, trad. Stefan Kaempfer. Fayard, 1992).
  • Mehr Bier. Diogenes, 1987 (fr. : Demi pression : une enquête de Kayankaya, trad. Stefan Kaempfer. Fayard, 1993).
  • Ein Mann ein Mord. Diogenes, 1991 (fr. : Café turc, trad. Stefan Kaempfer. Fayard, 1992).
  • Kismet. Diogenes, 2001 (fr. : Casse-tête de Turc, trad. Bernard Kreiss. Fayard, 2003).
  • Bruder Kemal. Diogenes, 2012.

Autres œuvres (sélection) :

  • Magic Hoffmann. Diogenes, 1996 (fr. : Magic Hoffmann, trad. Stefan Kaempfer. Fayard, 1997).
  • Ein Freund. Diogenes, 1998 (nouvelles ; fr. : Un ami, trad. Anne Weber, Fayard, 2000).
  • Idioten. Fünf Märchen. Diogenes, 2003 (« contes »).
  • Hausaufgaben. Diogenes, 2004 (fr. : Devoirs d’école, trad. Marie-Claude Auger, Christian Bourgois, 2007).
  • Chez Max. Diogenes, 2006.
  • Der heilige Eddy. Diogenes, 2009.

 

(2) Özlem Topçu, Alice Bota, Khuê Pham : Wir neuen Deutschen. Wer wir sind, was wir wollen. Rowohlt, 2012. 176 pages, 14,95 €.

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