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Ach ! Le bon géant

Si l’Union européenne était elle-même candidate à l’entrée dans l’Union européenne, sa candidature serait refusée pour cause de déficit démocratique. Ce bon mot qui circule dans les couloirs des institutions européennes, Martin Schulz (1) le cite dans son dernier livre (2) pour exposer les enjeux actuels de l’intégration européenne. Mais ce n’est pas à un exercice supplémentaire d’eurobashing, si gratifiant et prometteur pour les ventes en librairie, que s’adonne le président du Parlement européen. Au contraire, il nous livre un vibrant plaidoyer pour la cause européenne, en toute lucidité et sans hypocrisie. Sa thèse : l’Europe est un géant ligoté qu’il faut délivrer de ses liens pour aborder l’avenir avec confiance.

 

On le sait, la construction européenne a connu des réussites éclatantes, que Martin Schulz ne manque pas de rappeler : la paix ininterrompue depuis près de 70 ans (à l’exception de l’ex-Yougoslavie), qui apparaît comme une rare parenthèse dans la longue histoire meurtrière du continent ; la prospérité économique, incontestable en dépit des crises ; la libre circulation des biens et des personnes… Autant d’avancées qui sont loin d’aller de soi, comme le prouve un coup d’œil rapide au reste du monde. Mais l’Europe, ou plutôt l’Union européenne, n’est souvent plus à la hauteur de ses ambitions : la fragilité des divers plans de sauvetage bricolés d’un huis-clos intergouvernemental à l’autre depuis 2010 et la prolifération du sentiment antieuropéen viennent remettre en question les acquis des 60 dernières années. Schulz se livre à une analyse sans concession des difficultés que rencontre l’Europe à l’heure actuelle : bureaucratie envahissante, déficit démocratique, élargissement incontrôlé, libéralisation économique débridée, impuissance à résoudre la crise, faible visibilité internationale, pusillanimité diplomatique (printemps arabes !)… Quand tel chef de gouvernement explique devant les caméras le contraire de ce qu’il a soutenu à huis-clos face à ses homologues, qu’un ambassadeur sud-américain confie en aparté que son pays compte fermer ses frontières aux Européens « fuyant la pauvreté », que des dizaines de milliers de citoyens de l’UE subissent de plein fouet les retombées des crises bancaires, Martin Schulz ne cache pas sa colère, sa tristesse ou son empathie.

Contrairement à Angela Merkel, qui a fait du terme alternativlos son mot-fétiche, Schulz estime qu’il existe plusieurs alternatives à la situation actuelle, et qu’il faut envisager sérieusement l’éventualité d’un échec de l’euro ou d’un éclatement de l’UE. Mais contrairement aux eurosceptiques de tout poil, prompts à dénoncer les diktats bruxellois, mais fort discrets quand il s’agit de faire des propositions concrètes et réalistes, il examine en détail plusieurs scénarios possibles si les forces centrifuges et eurosceptiques prenaient le dessus (3) : envolée du cours du deutsche mark dès sa réintroduction avec un effondrement des exportations allemandes, mais aussi un retour aux flottements aléatoires et coûteux des autres monnaies nationales ; rétablissement des contrôles aux frontières et des procédures tatillonnes à l’importation ; effacement économique et politique des nations européennes bientôt absentes du G8, voire du G20 ; résurgence d’un nationalisme borné et dangereux.

La solution que prône l’auteur, européen de la première heure, francophile revendiqué et francophone averti, n’est bien évidemment pas ce « moins d’Europe », mais pas non plus un « toujours plus ! » irréfléchi. Au contraire, il esquisse sa vision d’une meilleure Europe, en réclamant par exemple davantage de subsidiarité (prendre les décisions au niveau le plus approprié), davantage de transparence (la multiplication des huis-clos favorise la paranoïa antibruxelloise, la crise chypriote en fournit un exemple éclatant), davantage de visibilité internationale (avec un siège permanent pour l’UE au Conseil de sécurité de l’ONU remplaçant ceux de la France et de la Grande-Bretagne, ce qui implique bien sûr que l’Allemagne et l’Italie abandonnent toute prétention à un éventuel siège permanent), davantage d’engagement pour défendre le modèle social européen.

Pour cela, des remises en question sont nécessaires :

  • les priorités budgétaire doivent être redéfinies (Schulz ne cite pas explicitement la PAC, mais le vocabulaire employé montre qu’il y pense très fort) ;
  • la dérégulation sauvage doit cesser, pour assurer notamment le contrôle des marchés financiers ;
  • les institutions doivent être rééquilibrées, avec un gouvernement (= la Commission) pleinement responsable devant le Parlement, un Parlement disposant de l’initiative des lois, et un Conseil européen (= ministres ou chefs d’État et de gouvernement) jouant le rôle de chambre haute représentant les États-membres;
  • les citoyens européens doivent être associés au processus et non pas tenus à l’écart – ainsi, Martin Schulz ne se montre pas hostile au référendum prévu en Grande-Bretagne d’ici 2017 : s’il souhaite que la Grande-Bretagne reste membre de l’UE, il juge inacceptable que cela se fasse contre la volonté de sa population ou au prix d’un blocage permanent des décisions communautaires.

Écrit dans un style vif et incisif aux antipodes de la langue de bois, ce livre brise avec bonheur le silence assourdissant des responsables européens de premier plan – à l’exception de Daniel Cohn-Bendit, co-président du groupe Verts/ALE du Parlement européen et Guy Verhofstadt, ancien Premier ministre belge et président du groupe libéral ADLE, auteurs de l’excellent Debout l’Europe ! (2012). Plusieurs arguments ne sont certes pas totalement nouveaux, mais ils n’en sont pas moins pertinents et prennent tout leur poids en raison de la fonction occupée par l’auteur. Il s’agit là d’une analyse lucide et honnête, qui prend au sérieux les arguments des adversaires et précise les alternatives. On regrettera simplement qu’il passe un peu rapidement sur la part de responsabilité des gouvernements socialistes et sociaux-démocrates (Jospin, Schröder) dans l’adoption des théories néolibérales depuis les années 1990. On pourrait également déplorer que l’actuel gouvernement français ne soit que rarement évoqué, mais ce livre est visiblement plutôt destiné à un public allemand ; et surtout, s’il est éminemment souhaitable que se dessinent des constellations dépassant, voire contournant l’axe franco-allemand, ce n’est pas à Martin Schulz  que l’on peut faire grief de l’omniprésence de la Bundesregierung et de l’extrême discrétion du gouvernement Ayrault sur la scène européenne actuelle !

 

En vertu de l’art. 17 du traité de Lisbonne (2007), qui entrera en vigueur pour les élections européennes de 2014, la nouvelle Commission sera soumise à l’approbation du Parlement européen, dont elle devra refléter les rapports de force politiques. À ce titre, les principaux partis européens projettent de présenter chacun au poste de président de la Commission un candidat dont le nom sera connu avant les élections, ce qui confèrera à ces élections comme à la Commission une dimension démocratique totalement nouvelle à l’échelle européenne. Les candidatures ne sont pas encore officiellement déclarées, mais les noms qui reviennent le plus fréquemment sont ceux de Donald Tusk pour le PPE (dont sont membres l’UMP et la CDU), Guy Verhofstadt pour les Libéraux de l’ADLE… et Martin Schulz pour le Parti Socialiste Européen. Der Gefesselte Riese est donc clairement un manifeste électoral, et on peut supposer qu’il sera prochainement traduit dans plusieurs langues de l’Union. Bien sûr, l’argumentation ne suffira sans doute pas à convertir les antieuropéens viscéraux de l’UKIP, de la Ligue du Nord ou du FN, mais on peut espérer qu’elle amènera les sceptiques ou les déçus, tentés par le vote protestataire ou l’abstention, à reconsidérer leur position. Et surtout, ce manifeste redonnera espoir et courage aux partisans d’une Europe plus démocratique, plus juste socialement et plus audible à l’échelon international !

Emmanuel Faure

 

(1) Martin Schulz, né en 1955 à Würselen (Rhénanie du Nord-Westphalie), aux confins de l’Allemagne, de la Belgique et des Pays-Bas, est libraire de formation. Élu en 1994 au Parlement européen, il a été président du groupe du PSE de 2004 à 2012. Depuis 2012, il est le président du Parlement européen.

(2) Martin Schulz : Der Gefesselte Riese. Europas letzte Chance. Berlin, 2013, Rowohlt. 272 p., 19,95€.

(3) Les scénarios possibles pour la zone euro sont également présentés dans une vidéo (en anglais) de la Friedrich-Ebert-Stiftung, fondation politique proche du SPD.

 

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