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Ach! Germany: Next Top Model?

L’idée d’un « modèle allemand » a été popularisée ces dernières années par l’UMP, qui en a fait un argument de campagne. En vantant les vertus supposées de l’Allemagne, la droite entendait faire d’une pierre deux coups : dénoncer en France les « planqués », censés abuser de la protection sociale (cf. l’argumentation de Laurent Wauquiez au cours du débat qui l’a opposé à Pierre-Yves Le Borgn’ sur LCP), et souligner « l’archaïsme » du PS : il y aurait ainsi les bons sociaux-démocrates (allemands), modernes, intelligents, ayant réformé à temps leur système social, et les mauvais socialistes (français). On notera au passage qu’une fois invitée dans le débat, l’Allemagne est devenue un peu envahissante, voire contre-productive, et qu’après avoir tenu une conférence de presse commune avec son «amie Angela», Nicolas a choisi de la laisser à Berlin et de revenir aux bons vieux arguments franchouillards. Avec le succès que l’on sait.

Hélas, le serpent de mer du « modèle allemand » a survécu à la défaite de la droite et ressurgit régulièrement. Il n’est donc pas inutile d’apporter quelques précisions.

 

Celles et ceux qui parlent de « modèle » ont tendance à considérer un peu vite qu’en Allemagne, tout va bien, et qu’il suffirait d’imiter nos voisins d’outre-Rhin pour qu’en France aussi, tout s’améliore. Or, pas plus que la défunte URSS, l’Allemagne n’est le paradis des travailleurs.

Certes, il ne s’agit pas de nier la réalité des bons chiffres socio-économiques enregistrés ces dernières années. Pour l’année 2012, rappelons que le taux de chômage était de 6,8 % en Allemagne et de 10,6 % en France, l’écart étant encore plus grand en ce qui concerne le chômage des jeunes : 8,5 % contre 25,5 % ! Autre réussite spectaculaire, le commerce extérieur allemand a engrangé l’an dernier un excédent de plus de 210 milliards de dollars, contre un déficit de 60 milliards pour la France. De même, le budget de l’État était légèrement excédentaire (+ 0,1 %) alors que celui de la France était largement déficitaire (- 4,5 %). Dans d’autres domaines, l’Allemagne, sans obtenir des résultats aussi brillants, s’en sort mieux que la France : croissance de + 0,9 % (France : + 0,1 %), dette publique représentant 80 % du PIB (France : 86 %). Enfin, au-delà de la conjoncture, d’autres chiffres moins souvent cités sont également intéressants : dans le classement du Programme des Nations-Unies pour le Développement selon l’Indice de Développement Humain (IDH), l’Allemagne occupe le 9e rang et la France, le 20e (7e et 16e rangs respectivement selon l’IDH ajusté aux inégalités).

Et pourtant, tout n’est pas rose outre-Rhin, comme le montrent les chiffres de la pauvreté relative établis par Eurostat (15,8 % en Allemagne, 14,0 % en France en 2011). Ainsi, les mini-jobs dits « à 400 euros » (450 euros depuis le 1er janvier 2013), destinés en principe à accélérer la réinsertion sur le marché du travail, ont-ils tendance à devenir une habitude persistante bien pratique pour l’employeur, qui bénéficie de conditions plus favorables (licenciement, cotisations sociales). Par ailleurs, il n’existe pas de salaire minimum légal, les partenaires sociaux devant se mettre d’accord branche par branche ; pour environ 54 % des salariés (57 % à l’Ouest, 41 % à l’Est) , il existe effectivement de tels accords, le salaire minimum horaire brut variant entre 7,00 € et 13,40 € selon la branche (SMIC en France : 9,43 €); mais près de la moitié des salariés travaillent dans des secteurs non régis par des conventions collectives (et le chiffre est à la hausse), et ne bénéficient donc pas d’un salaire minimum. Dans certains secteurs, des salaires horaires aux alentours de 5 € sont une réalité pour nombre de travailleurs précaires : personnes peu qualifiées, jeunes, femmes, étrangers, etc. On peut certes espérer, en cas de victoire du SPD et des Verts aux élections fédérales de septembre, qu’un salaire minimum légal soit enfin introduit (comme dans 20 des 27 États membres de l’Union européenne). En attendant, il s’établit actuellement une caste de travailleurs pauvres, qui deviendront plus tard des retraités pauvres. Quand on connaît le poids démographique croissant des seniors, particulièrement en Allemagne, on comprend le problème que représente la perspective de leur appauvrissement massif. Il ne s’agit pas de prétendre, comme le font certains, que l’Allemagne actuelle serait devenue un pays de pauvres. Mais les inégalités sociales existent bel et bien, et elles s’accroissent (comme ailleurs) depuis les années 2000. Comme je le disais dans un précédent billet, l’Allemagne est sans doute une bonne élève, mais pas une élève-modèle.

 

Car au fond, qu’entend-on par « modèle » ? Le terme, dans son acception sociale et économique, n’est ni nouveau, ni réservé à l’Allemagne : dans les années 50 (voire après), d’aucuns se réclamaient du « modèle soviétique » ; puis il y eut, parfois pour les mêmes, le « modèle chinois » dans les années 60 ; d’autres, plus modérés, vantèrent ensuite le « modèle suédois » ; enfin, les années 80 permirent à la droite d’avoir elle aussi ses modèles, la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher ou les États-Unis de Ronald Reagan, dont le slogan « l’État n’est pas la solution, il est le problème » fait jusqu’à aujourd’hui le bonheur des néolibéraux de tout poil. Tout récemment, l’hebdomadaire britannique The Economist, peu suspect de sympathies gauchistes, trouvait même des vertus à un nouveau « modèle scandinave ».

Or, la question fondamentale est moins de choisir un modèle auquel on puisse se référer que de savoir si l’on en a besoin. Tout bien considéré, l’invocation d’un modèle trahit davantage un manque d’imagination et de franchise qu’un réel intérêt pour l’étranger : ainsi, dans le débat sur LCP déjà cité, Laurent Wauquiez appelle le Parlement allemand « le Bundesamt », curieux lapsus pour un ancien ministre censé être un spécialiste de l’Allemagne, qui se soucie apparemment davantage de pourfendre « l’assistanat » que d’analyser en profondeur la réalité socio-économique d’Outre-Rhin.

Personnellement, j’ai beaucoup d’admiration pour les réussites (réelles) du système allemand : la cogestion des entreprises (ce qui suppose des syndicats puissants et représentatifs), le succès de l’apprentissage (qui va toutefois de pair avec la séparation rigide entre le Gymnasium et les autres formes d’école, favorisant une reproduction sociale qui n’est pas l’apanage du système scolaire français) et surtout, le fédéralisme (résultat d’une longue tradition historique, mais aussi réaction à l’hypercentralisation nazie) et la vigueur de la démocratie parlementaire (elle aussi aboutissement d’un processus historique radicalement différent de la tradition politique française). Comme l’indiquent les parenthèses précédentes, ces réussites ne sont pas sans limites, et elles ne peuvent être imitées à l’identique. Je suis d’ailleurs absolument convaincu qu’on ne saurait transposer par simple copier-coller les succès d’un autre pays ou d’une autre culture, et c’est également à cette conclusion qu’arrive le dossier de The Economist sur les pays scandinaves. Si l’on peut parler de « modèle allemand », c’est tout au plus au sens de modèle explicatif, de « représentation simplifiée d’un processus, d’un système », certainement pas de « ce qui sert ou doit servir d’objet d’imitation pour faire ou reproduire qqch. », selon les définitions du Petit Robert. La réussite des autres doit être source d’un retour critique sur soi-même, et inciter chacun à trouver ses propres solutions.

Emmanuel Faure

 

P.S. L’émission Germany’s Next Top Model existe hélas toujours sur la chaîne ProSieben, mais son équivalent français, Top Model, a été déprogrammé par M6 en 2007. Espérons qu’en politique française aussi, le mythe du « modèle allemand » sera un jour retiré des programmes.

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