Soutenez le PS

Adhérez au PS

Ach ! Joyeux Noël, gesegnete Weihnachten

D’emblée, une confession : l’auteur de ces lignes, pourtant issu d’une dynastie de pasteurs calvinistes et scolarisé dans son jeune âge chez les Frères des écoles chrétiennes, s’est toujours considéré comme un fervent défenseur de la laïcité « à la française ». À ce titre, la société allemande et sa neutralité bienveillante envers les religions recèlent encore pour lui bien des mystères. Or, est-il un meilleur moment pour méditer sur ces différences que les fêtes de fin d’année, entre deux réveillons ? L’un, d’inspiration chrétienne, censé commémorer la naissance de Jésus même si, en France notamment, il est aujourd’hui fortement déchristianisé et plutôt placé sous le signe de la ripaille et des retrouvailles ; le second, clairement civil, mais perpétuant également maint rite hivernal d’origine païenne dont les feux d’artifice qui illuminent les villes allemandes ne sont que la manifestation la plus spectaculaire.

 

En France, l’allocution télévisée de fin d’année du Président de la République, dont on ne révèlera pas ici la teneur (désolé pour celles et ceux qui attendaient un scoop), est parée des atours des grands-messes républicaines nationales : Marseillaise, drapeau français, voire européen, souvent même ce laïque Ite missa est que représente le « Vive la France ! Vive la République ! ».

 

En Allemagne, c’est la chancelière qui s’adresse à la population le 31 décembre et, même si l’ensemble revêt un caractère passablement officiel (drapeaux, Reichstag illuminé, gros plan sur les bureaux de chancellerie), un petit élément « fait maison » (en 2011, une branche de sapin avec des décorations de Noël) vient généralement atténuer la solennité de l’occasion. Jusqu’en 1969, c’était d’ailleurs à Noël que le chef du gouvernement adressait ses vœux aux téléspectateurs. C’est désormais le président qui a repris le flambeau le 24 décembre, soulignant traditionnellement la dimension religieuse de l’évènement même si l’an dernier, Christian Wulff avait aussi fait une place à ceux qui « ont une autre conception de cette fête ». Dans ce contexte très formel, aux habituels Frohe Weihnachten ou Frohes Fest, on préfère le terme gesegnet, littéralement : « béni ».

Rien d’étonnant à cela, dira-t-on : le président actuel, Joachim Gauck, est un ancien pasteur protestant, la chancelière est fille de pasteur et, comme le souligne Frédéric Lemaître dans Le Monde, la classe politique fourmille de fervents chrétiens qui ne font pas mystère de leurs convictions religieuses. C’est le cas, de façon assez logique, du président chrétien-démocrate du Bundestag, le catholique Norbert Lammert, mais aussi de la tête de liste des Verts aux élections fédérales de septembre prochain, Katrin Göring-Eckardt, présidente du synode de l’Église protestante, et même du vice-président (et ancien président) du Bundestag, le social-démocrate Wolfgang Thierse, lui aussi catholique pratiquant. D’ailleurs, la constitution allemande ne fait-elle pas explicitement référence à Dieu dans son préambule ?

Les religions, ou plutôt les Églises chrétiennes, semblent donc bien ancrées dans la vie publique allemande. Hors du champ politique également, les exemples ne manquent pas : panneaux à l’entrée des communes indiquant les horaires des messes et des cultes ; émission du samedi soir « Das Wort zum Sonntag » alternativement catholique et protestante – les autres communautés religieuses (musulmans, juifs, bouddhistes) n’ayant pas leur créneau horaire, contrairement aux émissions dominicales en France ; mention faite à l’état-civil de son appartenance religieuse, l’État prélevant pour le compte des Églises la Kirchensteuer ; serments civils prêtés « devant Dieu » – la mention « so wahr mir Gott helfe » peut certes être refusée : c’est ce qu’a fait Gerhard Schröder lorsqu’il devint chancelier en 1998, mais ce choix fut largement commenté. Tout cela est bien inhabituel, voire exotique, pour un Français dont la République est, aux termes de la Constitution de 1958, « indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Votre serviteur avoue avoir parfois des réactions d’incompréhension, voire de rejet : la religion n’est-elle pas une affaire privée dans l’Europe sécularisée depuis les Lumières ?

 

En fait, les choses sont plus compliquées qu’il n’y paraît, et il semblerait bien que le XXIe siècle soit appelé à connaître un retour du religieux, comme Malraux l’a pressenti. Il est vrai que l’événement fondateur de ce siècle, le 11 septembre 2001, résulte de l’intégrisme islamiste, et que George W. Bush, en employant en retour le terme de « croisade », n’a fait que conforter cette impression.

La place de la religion, ou des religions, dans nos sociétés reste donc débattue, et la question est régulièrement abordée dans les médias : trois pages dans Die Zeit du 29/11 (et un substantiel courrier des lecteurs dans les numéros suivants), l’article du Monde déjà cité, tout un cahier des Dossiers et documents du Monde (décembre 2012). En outre, François Hollande a récemment annoncé la création d’un « Observatoire national de la laïcité » et les « Rencontres de la laïcité », organisées mi-décembre par le groupe PS à l’Assemblée nationale, ont accueilli trois ministres, et non des moindres, Vincent Peillon, Christiane Taubira et Manuel Valls.

Dans ce contexte, le colloque organisé les 29 et 30 novembre à l’Institut français de Berlin par Lionel Obadia, professeur à Lyon 2 et Philippe Wellnitz, attaché de coopération universitaire, est venu éclairer fort à propos une réalité complexe des deux côtés du Rhin, pas toujours aussi opposée qu’on ne le croit. On s’aperçoit même qu’il existe de nombreux points communs.

Comme le montrent diverses discussions récentes, la religion n’a pas totalement disparu de l’espace public en France malgré les interdictions comme le port du voile intégral dans les lieux publics ou celui du hijab à l’école (même si, comme l’a rappelé Oissila Saaïdia, le second ne concernait qu’environ 5000 élèves sur 250 000 jeunes filles musulmanes, soit 0,02% !). Les mères d’élèves qui portent ce même hijab doivent-elles pouvoir accompagner les sorties scolaires ? Les cantines scolaires doivent-elles proposer de la viande halal ? Des desserts contenant de la gélatine de porc peuvent-ils être proposés dans ces cantines ? Peut-on fêter Noël dans une école maternelle où la grande majorité des élèves ne sont pas issus de familles chrétiennes ? Faut-il même bannir de telles fêtes le père Noël, voire le sapin ? Certes, la plupart de ces discussions sont apparues du fait de l’implantation de l’islam sur le territoire français à la suite des flux migratoires des 50 dernières années. Elles résultent en partie d’une interprétation erronée de certaines traditions (le père Noël est un symbole commercial repris à une tradition nordique, le sapin est un symbole païen bien antérieur au christianisme). Mais les discussions existent, et tout récemment, on a même vu se former un front commun de diverses communautés religieuses unies pour réclamer une législation sur le blasphème (à l’instar de l’Allemagne, où l’art. 166 du code pénal n’est cependant guère appliqué) ou dans leur opposition au mariage pour tous. Ce dernier point a rassemblé au-delà des milieux catholiques ou musulmans : la Fédération protestante de France a publié un texte extrêmement prudent sur la question, même si l’Église réformée a une position plus tolérante, ainsi d’ailleurs que certains courants du judaïsme. À l’évidence, une partie non négligeable de la société française pose donc publiquement des questions, auxquelles diverses religions tentent d’apporter des réponses également publiques.

Inversement, la pratique allemande de neutralité bienveillante trouve ses limites : alors que les sœurs catholiques ou les diaconesses protestantes peuvent porter leur habit même au sein d’un établissement scolaire public, le hijab a été interdit pour les enseignantes de religion musulmane dans plusieurs Länder ; en Bavière, la présence – qui demeure courante – d’un crucifix dans les salles de classe est désormais soumise à son acceptation par les parents d’élèves. Le terme Laizismus possède un sens plus radical et polémique que « laïcité » en France (on préfère parler de Neutralität ou de neutrale Weltanschauung), mais la présence désormais durable de l’islam dans le pays (4 millions de fidèles) et surtout, l’augmentation du nombre de personnes se déclarant sans confession (désormais le groupe le plus nombreux, avec 24,8 millions de personnes, contre 24,7 de catholiques et 23,9 de protestants) ont conduit à se (re)poser des questions que l’on croyait réglées et à tenter de fixer de nouvelles limites.

 

Rappelons que la réalité juridique n’est pas tranchée : ainsi, en France, pays de laïcité dite « stricte », le concept figure dans l’article premier de la Constitution de 1958, sans y être pourtant défini, et la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État ne le mentionne même pas explicitement. En Allemagne, où la laïcité est souvent dite « boiteuse » ou « bancale », les Églises et l’État sont cependant officiellement séparés (art. 137 de la Constitution de Weimar, repris dans l’article 140 de la Loi fondamentale de 1949). Mais, comme l’a souligné le théologien Rolf Schieder, la pratique législative allemande contribue à « civiliser » la religion, à la rendre civile. Wolfgang Thierse, dans Die Zeit, parle de « modération » (Mäßigung) de la religion sous l’influence des Lumières, celles-ci l’ayant rendue plus tolérante. L’État allemand et les institutions publiques pourraient-ils jouer dans le cas de l’islam le même rôle que vis-à-vis du protestantisme et du catholicisme, l’intégrant ainsi à la collectivité au lieu de le confiner à des associations plus ou moins respectueuses de la légalité républicaine  ? Un premier pas a en tout cas été fait avec les centres de formation en théologie islamique, financés sur des fonds publics, créés par les universités de Münster, Tübingen, Francfort/Main et Erlangen.

On peut ainsi se demander s’il n’y aurait pas matière à une réflexion commune franco-allemande élargie, sur la lancée du colloque de Berlin. « Étrange », la laïcité à l’allemande l’est peut-être vue de Paris (mais, cher Frédéric Lemaître, un correspondant à l’étranger doit-il garder un point de vue extérieur, voire parisien ?). Elle est cependant loin d’être inintéressante. Car en France comme en Allemagne, les rapports qu’entretiennent les différentes communautés religieuses avec l’État ne sont nullement figés, et rien ne serait plus illusoire que de croire que la question a été réglée une fois pour toutes en 1905.

 

Sur ce, bon réveillon et bonne année 2013 !

Emmanuel Faure

 

Références :

  • Lionel Obadia/Philippe Wellnitz (dir.) : Laïcité de France et d’Allemagne (trajectoires, actualité, enjeux)/Laizität im deutsch-französischen Vergleich (Historischer Wandel, Aktualität und Herausforderungen), colloque organisé les 29 et 30 novembre 2012 à l’Institut français de Berlin (publication des actes prévue en 2013).
  • Die Zeit, n° 49 (29/11/2012), notamment l’interview de Wolfgang Thierse : « Ohne Glauben ist kein Staat zu machen ».

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.