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Ach! Mauvais élève… ou mauvais prof?

Étant donné la germanophilie, on pourrait même dire la fixation sur l’Allemagne du gouvernement précédent et notamment de Nicolas Sarkozy, il n’est pas étonnant que les ardeurs se soient quelque peu refroidies depuis le 6 mai (là aussi, le changement, c’est maintenant !). Mais il y a certainement aussi du côté français une bonne part de méconnaissance, voire d’ignorance, à laquelle cette chronique et les suivantes tenteront de remédier.
Côté allemand, se disait-on, porté par les représentations que se font nombre d’Allemands de leur culture, on trouverait davantage d’ouverture et de curiosité et, disons-le franchement, une meilleure connaissance du voisin d’outre-Rhin.
Oui, mais… Ces derniers temps, il est paru dans la presse allemande un certain nombre d’articles dépeignant la France comme le nouvel homme malade de l’Europe[1]. Quand c’était dans le Spiegel, traditionnellement caustique vis-à-vis de la « Grande Nation »[2], on ne s’était guère étonné. Pas davantage lorsque la presse conservatrice, Die Welt en tête, se montrait critique vis-à-vis d’un gouvernement socialiste en lui attribuant les déficits structurels de l’économie française contre lesquels le gouvernement précédent a si peu ou si mal lutté. Et d’ailleurs, se disait-on, laSüddeutsche Zeitung n’a-t-elle pas publié en pleine page 2 une interview de Jean-Marc Ayrault, à l’occasion de sa visite en Allemagne mi-novembre ? Certes, le même journal ne pouvait échapper totalement aux clichés en publiant un autre article sous le titre « Monsieur[3] ist genervt » Mais le contenu était finalement plus explicatif que critique.
Voilà donc ce qu’on se disait, en espérant que la presse « libérale de gauche », comme on dit ici, fasse montre de davantage de compréhension pour les efforts d’un gouvernement socialiste, et surtout de moins d’a priori.
Et puis voilà que la livraison hebdomadaire de Die Zeit, journal de qualité qui se veut la bible des intellectuels de la gauche modérée, vient ébranler ces beaux espoirs et faire douter le chroniqueur : la francophobie envahirait-elle l’opinion publique allemande ou tout au moins sa presse ? En première page du numéro du 15 novembre s’étale, sous le titre « Bon courage ! », un ramassis de clichés et d’approximations : le pays de Descartes, mais aussi de Richelieu (pour une fois, ce n’est pas Louis XIV) est certes envié pour son art de vivre (pour une fois, Lebenskunst et pas Savoir-vivre), mais il est gangrené par une fonction publique aussi tentaculaire qu’inefficace, au sein de laquelle des congés payés de quatre mois « ne sont pas rares »[4], l’argent y est voué aux gémonies depuis l’expulsion des huguenots (on le voit, le séminaire de 1ère année de fac sur Max Weber a laissé de vagues souvenirs), le spectre du communisme hante non plus l’Europe, comme chez Marx, mais la France, et la majorité qui a porté François Hollande au pouvoir ne rêve que de rigidité (du droit du travail) et de protectionnisme. On ne tombe d’accord avec le journaliste que sur un point, sa conclusion : « Berliner Besserwisserei könnte Reformen jetzt nur bremsen. »[5] Allerdings ! est-on tenté de dire : cet article en est la parfaite illustration.
Oui, l’élève français est plutôt faiblard en économie. L’Allemagne, elle, est souvent présentée comme la bonne élève de la classe européenne, celle qui a fait ses devoirs à temps. Mais allons plus loin que le journaliste de Die Zeit et ne réservons pas son exhortation aux seuls hommes et femmes politiques : les médias allemands seraient bien inspirés de se souvenir que les bons élèves ne font pas nécessairement les bons profs.
Bref, il y a dans la forme allemande du vivre ensemble, dans le fonctionnement de la vie publique, des aspects extrêmement intéressants. Mais de modèle, point. Ce sera l’objet d’une chronique ultérieure.

Emmanuel Faure

P.S. Pour celles et ceux qui lisent l’allemand, on renverra à l’excellent article de Romaric Godin, paru dans Die Welt, qui développe en détail des idées analogues avec nettement plus de talent, même si les deux derniers paragraphes tombent également dans la facilité des comparaisons historiques approximatives :
www.welt.de/debatte/kommentare/article111488922/Schluss-mit-dem-French-Bashing-a-la-1914.html (Merci à Matthieu Rigal pour le lien !)

[1] Rappelons qu’au début des années 2000, pour l’hebdomadaire britannique The Economist, l’homme malade de l’Europe, c’était l’Allemagne. Comme le temps passe…
[2] En allemand dans le texte : l’expression, inusitée chez nous depuis près de deux siècles, a toujours cours en Allemagne, où elle est bien utile quand on est à court de clichés.
[3] Outre le doublage des films français, où ils sont systématiques, Monsieur et surtout Madame s’emploient en allemand pour se moquer plus ou moins gentiment d’une personne dont l’attitude est jugée prétentieuse.
[4] On se pince, mais non, on a bien lu : « Urlaubsansprüche von vier Monaten (sind) nicht selten ». On se demande où l’auteur, Gero von Randow, est allé chercher de telles âneries.
[5] « Pour l’heure, la pédanterie de Berlin ne ferait que freiner les réformes. »

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