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Quelle Pauvreté?

Ce texte relativement long peut-être visionné en format PDF en téléchargeant le fichier suivant. De plus il est publié en catégorie ¨Débat¨ et n’engage que la responsabilité de son auteur.

Ces lignes commencent dans un train de banlieue au cœur des tristes quartiers prolétaires de l’ancienne DDR. Source d’inspiration optimale pour dédier quelques lignes à la pauvreté, sujet brûlant en Allemagne comme en France. Le véritable déclencheur fut cependant la lecture d’une longue discussion à ce propos sur le forum FFE. Elle me laissa entre perplexité et questionnement. Perplexité car ne provoquant en moi aucun sentiment de compassion, de compréhension pour la pauvreté telle que évoquée dans cet échange. Questionnement ensuite sur ce que l’on comprend en tant que socialiste par pauvreté. Ma réponse: Socialiste, réveille toi! La pauvreté n’existe plus pour les citoyens d’Europe de l’Ouest! En tout cas, plus comme tu l’entends.

J’entends déjà crier haro au réactionnaire. J’aimerais cependant porter à votre jugement les quelques réflexions – parfois dérangeantes – que je me suis faites à ce sujet.

De quelle pauvreté parle-t-on? Quelques faits: En Europe, le critère retenu est celui de la pauvreté relative1 dont le seuil est fixé à 60% du revenu médian2. En France, l’INSEE considère elle un seuil à 50% et en Allemagne ils ont introduit le concept de ¨relativer Armut¨ correspondant lui à un seuil de 40%. A cause de ces différences de mesures, il convient donc d’être prudent avant de procéder à des comparaisons. En chiffres, c’est pour la France en 2005 un seuil de 681 Euros par mois pour une personne seule et de 1022 Euros pour un couple sans enfants3. Pour l’Allemagne4, la relative pauvreté (40% du revenu médian Allemand) est pour 2003 un revenu mensuel de moins de 625,60 Euros pour une personne seule et de 938,40 Euros pour un couple sans enfants5. Statistiquement pour l’Allemagne, la proportion de personnes vivant en dessous du seuil relatif de pauvreté à 40% est de 2%, et en dessous du seuil officiel européen à 60%,X 13,1% en 2003. Pour la France c’est en 2005 12,1% vivant en dessous du seuil à 60%.

Que signifie concrètement l’appartenance à ces 2 % en dessous de 40% du revenu médian en Allemagne? Je devrais le savoir puisque sur les 5 dernières années notre foyer en a passé près de 4 dans ces 2% et depuis un peu plus d’un an nous sommes juste pauvre au sens Européen. Mon entourage et moi même ne nous sommes jamais pour autant considérés comme pauvres. Je connais quelques autres personnes se trouvant dans des situations semblables qui ne se considèrent pas comme pauvres. En effet, pour tout citoyen de France ou bien d’Allemagne, la pauvreté matérielle est statistiquement quasiment nulle. Tout le monde peut accéder aux soins les meilleurs du monde et d’une qualité encore inégalée dans l’histoire de l’humanité, tout le monde peut avoir un toit, même si celui-ci pour une petite minorité6 de ces 2% n’est malheureusement pas fixe. Dans cette catégorie de revenus, il est aussi possible d’étudier, de communiquer (internet, téléphone), de prendre part à l’activité culturelle, de s’habiller modestement mais décemment, de se déplacer (transports en commun) et d’élever ses enfants. Bref dans nos pays, le progrès social – les partis socialistes peuvent en être fier à juste titre – est arrivé à un niveau auquel il subvient financièrement pour ne laisser aucun de ses citoyens sombrer dans un manque de besoins élémentaires7, et le niveau de vie est tel que la proportion de personnes ne disposant que de ce strict minimum est statistiquement négligeable.

Afin d’éviter tout malentendu, je parle ici des citoyens des pays Européens, en particulier de l’Allemagne et de la France. La situation des sans-papiers voir des immigrés légaux est dramatiquement autre car ne disposant que partiellement voir pas du tout des prestations sociales. On peut parler de pauvreté dans ce sens à l’égard de beaucoup d’entres eux, en particulier face à la couverture maladie, l’assurance chômage ou les prestations familiales.

Il est important en tant que socialiste d’être conscient de cette vérité. La pauvreté est un cheval de bataille compassionel forgé au cours des ans sur l’enclume de la lutte des classes. Cette pauvreté n’existe plus et c’est mener une fausse bataille que de continuer sur ce terrain. Fausse bataille dans laquelle se fourvoie au passage les partis à la gauche de la gauche (Die Linke, PCF, LCR etc…).

Et pourtant il m’arrive toujours de penser en croisant certaines personnes que la pauvreté s’est emparée de leur existence. Un simple tour dans un train régional de Berlin Est, de l’Allemagne de l’Est, dans les faubourgs de Ludwigshafen ou d’Essen permet de constater cette réalité. Pour quelles raisons alors, bien que statistiquement pauvre, je ne me considère pas comme tel alors que d’autres ne le sont statistiquement pas mais portent les stigmates de ce que l’on pressent intuitivement comme la pauvreté. Ces raisons sont multiples, mais la différence cruciale se situe probablement dans la possibilité de maîtrise tout du moins partielle de son destin. J’ai par exemple la certitude que ma formation, ma place dans la société me permettront un destin tout autre que celui de l’éternelle stagnation, tant financière que culturelle, sociale et privée. Une des caractéristiques importantes de la pauvreté réside dans le sentiment d’être un fétu de paille ballotté le long du cours d’une rivière.

Cette pauvreté a un nom: Unterschicht (sous-classe). Remis au goût du jour récemment dans un livre8 du sociologue et historien Berlinois Paul Nolte. Cette sous-classe n’est, selon lui, plus à définir comme la classe prolétarienne, ni-même comme sa version plus misérable qualifiée de ¨Lumpenproletariat¨ par Marx, mais comme un ensemble de personnes caractérisées par un niveau culturel misérable (Trash TV, Tabloids, etc…), une alimentation lamentable et se complaisant dans ce style de vie. Il propose comme solution l’éducation avec un renforcement appuyé des vertus bourgeoises – bourgeois à comprendre dans le sens plus neutre allemand Bürgerlichkeit – (politesse, civilité, institution de canons culturels, respect, discipline, ponctualité, etc…) essorées violemment de leur substance par la génération 68. Il se trompe cependant lourdement dans son analyse et par là même sur les solutions à apporter. Sa définition de la sous-classe ne tient pas la route scientifiquement. Elle se trace le long d’une ligne idéologique séparant les bourgeois et les voudraient bien le devenir des autres. On ne peut raisonnablement délimiter des pans de la société sur de tels critères idéologiques d’autant plus chargés d’a-prioris9. Ses analyses et ses conclusions soulignent alors très naturellement sa vision bourgeoise, conservatrice de la société suivant cette démarcation.

Ceci dit son intuition est justifiée. En effet, le concept de sous-classe existe et la Friedrich-Ebert Stifftung a, sans chercher explicitement à le savoir, fournit les outils nécessaires à sa définition rigoureuse dans une étude de grande envergure publiée en 2007 concernant les schémas de préférences politiques des citoyens Allemands10. Bien que non utilisé dans l’étude, le terme ¨Unterschicht¨ déboula dans le paysage politique allemand11. Les éléments de cette sous-classe – désigné dans l’étude comme étant le groupe de la précarité dépendante – est caractérisé par une disqualification sociale, une stagnation de leur situation, une dépendance sociale et un fatalisme face à leur destinée. Soit ils ne votent pas, soit ils soutiennent les partis extrêmes (droite ou gauche). Ils représentent 8% de la population. Le terme Unterschicht – ou bien sous-classe – est très discutable et discuté car il comporte le danger d’une stigmatisation. Je le conserve cependant délibérément car il correspond exactement à la réalité décrite.

Ainsi définie, la pauvreté n’est alors plus exclusivement matérielle. La caractéristique la plus importante pour les personnes pauvres en ce sens est l’absence d’espoir de toute évolution de leur situation couplée avec un arrangement vers le bas avec leur condition. Quelle attitude et quelles solutions peut-on, en tant que socialiste, apporter contre la résignation d’une partie de notre société à s’accommoder vers le bas d’un niveau de vie, de culture, de savoir? Distribuer 100 € de plus mensuellement ne changera aucunement la situation. La question est très délicate. Il s’agit ici non pas de donner les moyens matériels de la réalisation de tout un chacun, comme nous avons si bien su le faire (Forsorgliche Vernachlässigung), mais d’influer sur les perspectives, les aspirations, les conceptions de la vie de toute cette partie de la société. Agir dans ce contexte signifie toutefois directement interférer avec la liberté individuelle. N’est ce pas aller trop loin que de vouloir étatiquement changer la manière dont ces personnes se projettent dans leur futur? (Nolte parle lui radicalement de rééducation – Umherziehung) Suppression de la télé? Ou bien sa version légère: nationalisation. Arte du petit déjeuner au coucher. Retrait des enfants des foyers dont le QI ne dépasserait pas un certain niveau? Ou sa version légère: retrait partiel des compétences éducatives parentales des foyers en situation précaire. Réflexions caricaturales, mais mettant en exergue une sphère où la rencontre de la liberté individuelle et d’un état protecteur passif a précipité – contrairement aux attentes – une partie de la société dans la léthargie, dans le camps des perpétuels perdants.

Je ne prétends pas posséder de solutions miracles – s’il en existe – cependant j’estime qu’en tant que socialiste on se doit d’adresser ce problème et ce d’une perspective fondamentalement différente. La réponse n’est plus la distribution d’aides sociales sous forme de quelconques transferts fiscaux. X L’éducation joue un rôle central dans cette réponse. Elle doit redevenir le moteur des possibles et non se transformer en machine de propagande d’une forme moderne de la bourgeoisie (bürgerliche Leitkultur). Au delà de l’aspect valorisant de la formation, il est statistiquement avéré que le niveau de qualification aide à franchir les barrières des couches sociales. D’où l’importance fondamentale de l’école et des formations supérieures indépendantes du niveau de vie, ainsi que de la promotion de la formation continue en particulier auprès des personnes en situation précaire (chômeurs, employés non qualifiés). Gagner peu ce n’est pas un problème si c’est une situation provisoire et que l’on donne la possibilité, les moyens concrets de l’améliorer. Autre outil dans notre escarcelle, le renforcement et la revalorisation des acteurs sociaux. Ayant souvent une connaissance de terrain, ils ont une approche différenciée, active auprès des personnes en situation précaire. Il est nécessaire de passer d’un modèle d’assistance passive à une véritable offensive sur le front de l’accompagnement actif. Exemple réussi sur le front du chômage au Danemark, en lieu et place d’une aide sociale financière pour maintenir sous perfusion des chômeurs à longue durée, ils exigent en échange d’allocations très importantes la reprise d’une formation de qualité. C’est valorisant, efficace, sensé et permet aux personnes ayant sombré dans cette sous classe de s’en extirper décemment.

La nature de la pauvreté a donc radicalement changé et les stratégies traditionnelles de redistribution passive de richesses ne peuvent répondre à son éradication. Une partie de la société, sans pour autant vivre dans la misère matérielle, se trouve prisonnière de son destin, sans espoir d’évolution et s’accommode de cette situation. Agir en tant que socialiste, ce n’est ni prolonger une culture de la redistribution matérielle uniquement mesurée à l’aune du salaire moyen, ni forcer l’éducation sur le modèle de Paul Nolte en imposant un modèle douteux (Leitkultur…). Cette dernière méthode est d’ailleurs inutilement stigmatisante, et vouloir imposer un style de vie, c’est violemment attaquer la liberté individuelle des citoyens. Il s’agit en priorité de renforcer toutes les mesures d’accompagnement adaptées et différenciées (assistance sociale) et d’aider à la formation initiale ou continue (gratuité de l’école, réforme de l’ANPE pour un mode de fonctionnement Danois). Bref une redistribution de chances en contraste avec la redistribution matérielle jusqu’à présent favorisée. Ce changement de point de vue et de stratégie est nécessaire pour les socialistes sous peine de voir apparaître une société parallèle de personnes se détachant peu à peu de la société, et devenant le terrain de prédilection de populistes en recherche de mentalités esclaves.

 Publié par Samuel Drapeau

 

1Définir la pauvreté à partir du critère absolu du 1$ par jour est un peu ridicule pour un pays développé.

2Attention, il s’agit ici du revenu net médian – 50% de la population gagne plus, 50% moins – et non pas du revenu moyen. Dans les pays développés, le revenu moyen est en général supérieur au revenu médian, ce qui signifie que le critère de pauvreté relatif est très largement vue vers le bas, i.e., avec ce critère les pauvres sont plus pauvres que si on prend le revenu moyen. De même la barrière à 60% de l’Europe implique que la frontière pour être pauvre est plus haute augmentant le nombre de personnes correspondant à cette définition.

3Cf. Statistiques de l’INSEE pour 2005: http://www.insee.fr/fr/ffc/chifcle_fiche.asp?ref_id=NATnon04410&tab_id=573

4Cf ”Lebenslagen in Deutschland, Der zweite Armuts- und Reichtumsbericht der Bundesregierung” Februar 2005′, http://www.sozialpolitik-aktuell.de/docs/Lebenslagen%20in%20Deutschland_EndBericht.pdf page 70 du document PDF ou 18 dans leur numérotation.

5Pour pouvoir comparer la France et l’Allemagne, il faut considérer le meme seuil de pauvreté, c’est à dire pour un seuil a 50% un revenu en Allemagne de 725 Euros.

6Il n’existe pas de statistique officielle à ce sujet en Allemagne excepté en NRW, mais le Bundesarbeitsgemeinschaft Wohnungslosenhilfe estime un total d’environ 250 000. C’est moitié moins qu’en 1998. Cela représente environ 0,25% de la population. Les 25.000 estimés vivant dans la rue sont aussi nombreux à avoir choisi délibérément ce mode d’existence – mouvance punk, anarchique etc…

7Dans la nouvelle note du gouvernement allemand, ils précisent bien que sans aide sociale, la proportion de pauvres mesurée au seuil de 60% monterait à plus de 20% en Allemagne.

8Paul Nolte: Generation Reform. Jenseits der blockierten Republik, Bonn 2004

9C’est oublier par exemple que regarder du Trash-TV n’est pas l’apanage des incultes. Voir le succès au dessus de la moyenne des séries Urgences, Friends and Co chez les diplômés…

10Voir l’étude ¨Gesellschaft in Reformprozess¨ 2006

11En grande partie dans une interview de Kurt Beck évoquant ces résultats.

3 commentaires

  1. par berlin - 18 juin 2008 à 11 h 56 min

    Bel article bien argumenté Sam !
    Même si je suis pas toujours d’accord avec tout, je suis d’accord avec le fond, que la pauvreté matérielle n’existe plus pour les citoyens d’Europe de l’Ouest.
    En revanche cette pauvreté culturelle est vraiment très visible notamment en Allemagne de l’Est.

    Rmatt

  2. par LF - 1 juillet 2008 à 16 h 21 min

    Un texte décidément provocateur au meilleur sens du terme (provocateur de remises en question et de bris de tabous) qui mériterait une audience plus large et un débat plus approfondi, à l’heure où la pauvreté est devenue un thème médiatique. L’objet d’une prochaine réunion publique de la section berlinoise ?

  3. par valérie battaglia - 3 juillet 2008 à 9 h 04 min

    Cela rejoint tout à fait des réfléxions que je partage avec Peter Sloterdijk, trostkysme et capitalisme ont fusionné pour donner de fausses visions de la réalité et une pression misérabiliste sur la société. Ce faisant on évite d’aborder la crise dramatique de la culture et de l’éducation et le changement de nature de la richesse. La richesse est la nouvelle donnée morale de l’occident mais tout le monde la nie et la cache pour ne pas la partager. On nous fait vivre dans la conviction d’être toujours pauvre, ainsi on n’a jamais rien à donner et toujours à acheter plus : cela permet d’entretenir une misère morale à tous les niveaux de la société et d’abandonner ceux qui sont vraiment dans la désolation ailleurs dans le monde ou aux marges (sans papiers, tsiganes) de notre société.
    Valérie, Belgrade

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